L’Ankou

12,00

Un premier roman de Yves Saget. L’Ankou, c’est l’ouvrier de la mort, oberourarmaro en breton. Le dernier mort de l’année, dans chaque village, devient l’Ankou pour l’année qui suit. A partir de cette légende, et de la statue qui existe vraiment dans le village de Ploumilliau, en Côte d’Armor, le personnage principal du roman, Eric, petit garçon de onze ans habitant à Rethel, dans les Ardennes, se lance sur les traces de son père qu’il n’a jamais connu, et arpente le sentier des Douaniers.

Cheminement, mystérieuse fillette rencontrée sur la plage de Saint- Michel- en- Grève, fugue après le vol de la statue de l’Ankou : Eric se retrouve à l’Ile-aux-Moines ! L’Ankou réussira-t-il à procurer à Eric une nouvelle famille ?

« Soudain, Eric s’arrêta. A ses pieds s’ouvrait une crique, minuscule, qui découpait l’immensité de l’océan à travers les rochers abrupts. Il sut que c’était là, confusément : alors, il fit face à l’océan, et Stéphanie se prosterna à genoux lorsqu’il la leva, la statue de l’Ankou, bien au-dessus de sa tête, en signe de contrition, et il parla à l’océan.
Eric parla longuement à l’océan. »

Roman de la quête du père, thème si actuel, pour de nombreux adolescents d’aujourd’hui en perte de repères.
Roman du passage, entre enfance et adulte : de la tendresse, du mystère, des légendes, au cœur de la sauvage Bretagne.

Description

http://www.lepaysbigouden.fr/pages/ankou.htm

L’Ankou. PROLOGUE

Etrange statue que l’Ankou exposée dans l’église d’une petite ville bretonne des Côtes d’Armor, Ploumilliau, ex-Côtes du Nord à l’époque !

Au hasard de mes pérégrinations de jeune adulte, j’en ai fait la rencontre, au début des années 1980, et les cinq années durant lesquelles j’ai encadré, en tant que directeur, les séjours de juillet de ce centre de vacances appartenant à l’Association d’Education Populaire Saint-Nicolas de Rethel. De ces légendes attachées à la culture religieuse, j’en ai entendu parler, processions  en l’honneur des marins morts en mer, traditions vécues par les autochtones, transmises et colportées dans les familles ardennaises par  les quelques centaines de jeunes du Rethelois, garçons et filles de six à quinze ans que l’AEP Saint-Nicolas a fait partir à Ploumilliau  chaque été depuis quelques décennies.

Largement autobiographique dans les aspects quotidiens de la vie en centre de vacances, ce roman est donc né de rencontres : rencontre d’un merveilleux paysage, le Trégor, sa Côte de Granite Rose bordant l’Océan Atlantique, ses vents, son climat et ses marées. Et son Sentier des Douaniers qui longe la côte de la Pointe de Primel-Trégastel jusqu’à Perros-Guirec, et bien au-delà. Comme mon héros, j’ai eu à fouler ce sentier, comme lui à vivre un embarquement pour Les Sept Îles et un débarquement sur l’Île-aux-Moines de quelques heures.

Rencontre encore avec des personnages. Certains enfants, d’autres adultes, que j’ai pris comme modèle, ont réellement fréquenté le centre de vacances :             l’économe, l’infirmière, le jeune abbé ; Les caractères et les comportements ont été romancés pour les besoins de la cause. J’avais dans l’idée, il y a une dizaine d’années, d’écrire un roman parlant de mes expériences de colo : j’en avais écrit des synopsis, inventé le plan qui forme la trame du récit actuel. Quant à l’utilisation de l’Ankou, l’idée s’est imposée d’elle-même au fur et à mesure de l’écriture du premier jet. La seconde mouture offrit à ce personnage plus de présence et d’importance : il m’aura fallu des années pour que le roman prenne en compte les données nouvelles  recueillies sur l’Ankou.

Elles se sont concrétisées, si j’ose dire matérialisées, au travers de quelques autres personnages littéraires, fantômes et trépassés, dont l’Ankou, errant dans un pays à la langue pour moi inconnue et fascinante : le breton. J’avais dans ma bibliothèque depuis des lustres, écrit par un journaliste de Ouest- France, Louis Le Cunff, une plaquette racontant les Fantômes de Bretagne, trente-deux pages publiées en 1980 sur les presses du journal, et que j’ai relues dernièrement. J’y ai trouvé une allusion à Bag-Noz,  » la barque de la nuit qui fait office sur la mer à Charria-an-Ankou, la fameuse charrette de la mort, pour les trépassés de l’Argoat « . Aussitôt, je me suis plongé dans cet ouvrage, y ai découvert une foison de revenants inventoriés par l’auteur, sur un mode humoristique. Le journaliste « demande justice pour les fantômes bretons », lance l’initiative de « créer une SPF, Société protectrice des Fantômes », car, d’après lui,  » à l’exemple des britanniques qui ont recensé officiellement dix milles fantômes – trois cent cinquante seulement bénéficient d’un label d’authenticité délivré par les spécialistes – il faudrait étudier ces témoins de leur temps, ne pas les oublier, ce serait une seconde mort dans cette contrée renommée pour être la Terre des Trépassés « .

Et le journaliste de poursuivre son plaidoyer par l’analyse de l’assemblée de fantômes et les fantômes individuels, ceux qui  » se manifestent en groupe, en foule, et dont on ne connaît ni le nom ni l’origine, et ceux qui ont conservé leur état civil et qui apparaissent avec les qualités et les défauts qui furent les leurs du temps qu’ils étaient des vivants. Les premiers semblent appartenir à un monde très ancien, celui de l’antiquité armoricaine, les autres sont des chrétiens, de mauvais chrétiens qui auront peut-être quelque jour le droit à la rémission de leurs fautes passées ».

Louis Le Cunff donne à lire des exemples d’histoires de fantômes, ceux agissant sur l’océan : « Les Krierien du Bout-du-Monde, dans les passages de l’île de Sein se rassemblent sur l’îlot de Trevennec, petite falaise en breton, secteur redoutable pour les navigateurs, tant sont violents les courants de marée : un vrai cimetière de bateaux ! Les  Krierien attendent leur tour pour être admis à monter sur une des innombrables barques-fantômes qui hantent les parages, et qui remontent le vent avec une facilité et une vitesse incroyables qui attestent bien la présence à bord d’êtres surnaturels ».

Et l’auteur de poursuivre ainsi : « Les étranges vaisseaux qu’on apercevait naguère dans le golfe du Morbihan et qui s’aventuraient jusqu’à l’île- aux- Moines et l’île d’Arz, et dont les équipages étaient constitués de morts sous la garde de chiens féroces – les commandements à bord se faisaient au moyen d’une conque marine dont on reconnaissait dans la brume ou la tempête le mugissement sinistre – semblent avoir disparu.

Louis le Cunff poursuit par l’analyse des fantômes historiques des pays de l’Argoat « qui entretiennent des rapports étroits avec l’histoire de leur temps, certains événements anciens, les guerres de la ligue à la fin du seizième siècle, les mœurs encore féodales du dix-septième, les épisodes de la Chouannerie sous la Révolution et l’Empire. » Il cite donc le fantôme à la jambe de bois, marquis Malo de Coëtquen, héros de Malplaquet qui  » hante le château de Combourg cher à Chateaubriand et ses Mémoires d’Outre-Tombe « . Il note la présence de Jenovéfa de Rustéphan, en paroisse de Nizon, près de Pont-Aven, qui « dut choisir de mourir au pied de l’autel après que son amoureux de clerc, Yannick ar Flécher, fût ordonné prêtre ».

L’auteur raconte l’histoire des trois moines rouges de Locmaria qui galopent sur les chemins de Cornouaille, entre Quimper, Concarneau et Bannalec, « êtres maudits, condamnés pour crimes et brûlés vifs à Quimper pour avoir séquestré et violé huit malheureuses jeunes filles entre 1290 et 1321 ».

Du même acabit, le cruel marquis de Guerand, Er Markiz brunn qui, « pour avoir semé sur son chemin deuil et misère, fut condamné à errer pendant des siècles sur les lieux mêmes de ses forfaits, entre Lannion et Morlaix, dans le canton de Lanmeur, dans cette région du Trégor « .

Sont cités encore par Le Cunff  le Sire de Breil, marquis de Part-Lez, « gentilhomme-brigand de la fin du seizième siècle qui circule à cheval », et quelques revenants de la Chouannerie, les Dames de  Kernicol, « espionnes infiltrées dans les rangs des Chouans, ou femmes légères, victimes de jalousies sordides ? ».

Autre dame, la Dame Blanche de Trécesson,  » enterrée vive près d’un château au début du dix-huitième siècle, sans doute par ses propres frères, furieux d’un mariage contracté par la belle contre leur gré ».

L’auteur termine son état des lieux par le manoir du Val-aux-Houx qui serait « un asile pour les fantômes : quatre squelettes y viennent jouer aux cartes », ou un certain Pierre Bardelat, « fantôme bienvaillant qui eut trois femmes et vingt-deux enfants, toutes des filles », ou encore le Compteur de Sous, le Mailloux, paysan qui « se manifeste le 29 septembre et le 29 mars, époque du paiement des redevances semestrielles ».

Deux catégories de fantômes collectifs pour clore le fascicule : Pierre le Cunff cite les Prêtres qui reviennent, ceux « qui omirent de célébrer les messes commandées et payées », et les Lavandières de nuit, « près des douëts, ou doués, les lavoirs, coupables d’infanticides, ou de ne pas avoir respecté le repos dominical ».

Parmi toutes ces histoires de fantômes, pourquoi ai-je choisi de privilégier celle de l’Ankou? Les traditions liées à la statue, ai-je déjà dit, m’impressionnèrent dès le début et restèrent en moi toutes ces années bien que ma mémoire en ait gardé une image déformée, voire fausse, qui me fit décrire dans le premier jet une « statue africaine, la statue d’un enfant noir, avec un gros ventre, celui de la faim ». Ce n’est qu’après que mes lectures ont permis de considérer l’Ankou comme une sorte de symbole emblématique du Passage, une figure de la Quête impossible, l’Intermédiaire entre la Vie et la Mort : l’Ankou aide au passage du monde des vivants dans l’Au-delà.

Or, ce qui m’attire, c’est que l’Ankou soit lui-même ce fantôme qui ne perdure. Comme un titre de Champion chez les sportifs ou de Reine de Beauté d’entre les  beautés ! J’ai voulu que cette statue soit pour mon héros  son Graal, sa Quête de l’Absolu, La Rencontre du Bonheur, enfin, avec son Père : permanence de l’idée du géniteur à qui il parle sans cesse dans sa solitude, contre évanescence d’une  figure quasi-fantomatique, un autre Ankou en quelque sorte, avec lequel il trouvera sa Voie, passage obligé par un long cheminement sur le Sentier des Douaniers, comme l’Ankou emprunte les Sentiers de la Mort ! Son père y gagnera le repos éternel.

 

Rencontre enfin, bien plus tard encore, avec une collègue de travail, professeur de lettres, qui m’a fourni les documents me permettant l’écriture de la seconde mouture plus proche de la véracité de l’Ankou. Et aussi, par un curieux hasard, il a suffi qu’une de mes filles ait eu entre les mains les Histoires de la lande et de la nuit, récits publiés chez Chardon Bleu Editeur par Jean Ollivier en 1988, pour que je me remette à l’ouvrage, que je sorte du fond d’un tiroir le manuscrit du premier jet, que je le remanie; j’ai même poussé, par acquis de conscience, l’audace jusqu’à donner un coup de fil à la mairie de Ploumilliau, hier, jeudi 2 octobre 1997, pour en avoir la confirmation, après toutes ces années : la statue de L’Ankou existe-t-elle encore ? Est-elle toujours visible, déposée dans l’église de Ploumilliau ? Pour ce roman, le premier que je mène à terme, une période de gestation longue de dix-huit ans aura finalement été nécessaire !

Pourvu que mon roman, l’Ankou, puisse être disponible au lecteur avant que je ne me promène, moi aussi et à mon tour, sur Karrig-ann-Ankou, la charrette de la Mort…

A Charleville- Mézières, le 3 octobre 1997.

Yves Saget

 

Chapitre 1 :  Le départ en centre de vacances

L’ANKOU

 

                   L’Ankou, c’est l’ouvrier de la mort (oberour ar maro). Le dernier mort de l’année, dans chaque village, devient l’Ankou  pour l’année qui suit. L’Ankou ressemble soit à  un homme très grand et fort maigre, portant des cheveux longs et blancs et dont la figure est ombragée d’un large chapeau, soit il prend la forme d’un squelette qui se drape d’un vêtement blanc lui servant de linceul. Sa tête tourne à cent quatre-vingts degrés au haut de la colonne vertébrale, comme une girouette autour de sa tige de fer et il peut observer d’un seul coup d’œil toute la région que son maître la Mort lui ordonne de parcourir.

                   L’un comme l’autre tient à la main une faux, mais différente des faux usuelles car son tranchant est tourné vers le dehors. C’est pourquoi l’Ankou doit lancer vers  l’avant sa faux, faisant le mouvement inverse du faucheur traditionnel.

 

Eric déposa le livre sur la table de nuit. Prêté par un voisin à qui il avait rendu de menus services et qui devait partir en Bretagne samedi :

– Ma mère, lui avait déclaré Gérald, a voulu me faire ce plaisir de découvrir par la lecture cette belle région avant que j’y aille ! …

Et il l’avait filé hier soir à Eric, lui glissant en riant :

– Tu verras, ce livre, c’est pas triste ! …

Dès que la lampe de chevet fut éteinte, un rayon de soleil perça par les interstices des volets clos et tacha le papier peint défraîchi.

– En effet, il a raison, Gérald, l’Ankou, ça fait peur ! …

L’appartement respirait la vétusté.

– Vite, je me lève ! … Il a l’air de faire beau ce matin ! …

Eric bondit hors du lit,  courut vers la cuisine pour se préparer un bon chocolat chaud. Il  s’arrêta net devant la porte du réfrigérateur, décolla le post-it qui y était accroché, près de  la poignée. Il essaya de  le lire dans  la pénombre, vint dans le couloir  allumer le plafonnier :

 

Départ samedi dix-neuf heures  Place Saint-Nicolas,  prépare tes affaires !

 

Eric se gratta  la tête,  se pencha pour  repérer l’heure à l’horloge murale du couloir. Il plia le papier en quatre et le fourra contre  la  paume de sa main  gauche.

– Non,  décidé,  je n’irai pas ! …

Une question  le contraria quelques  instants :

– Quel jour  sommes-nous ?  Ah ! Oui, mercredi. Je  vais  pouvoir  me promener jusqu’à ce soir, maman ne rentre pas du travail avant dix-huit heures ! …

Il sentait le post- it lui brûler la paume.

– Pourquoi maman  m’a-t-elle  laissé ce message? On était d’accord, hier soir, tous les deux : elle devait me l’annoncer ce soir, sa décision de me garder toutes les vacances ! …

La colère lui colla à la peau, moiteur naissante de cette chaude journée d’été qui promettait des orages. Eric se débarrassa de sa veste de pyjama, courut jusqu’à la chambre, la jeta au pied du lit.  Il tira si violemment le battant de la porte qu’elle vint claquer contre le mur dans un bruit infernal. La surprise du post- it muait sa quiétude matinale en inquiétude qui prenait corps, grandissait en fureur, qu’il laissait traîner derrière lui.

Il cligna des yeux  lorsqu’il entra dans la salle d’eau tant elle était  baignée de lumière. La fenêtre y était entrouverte, sa mère évacuait ainsi les buées de la douche matinale :

– N’oublie pas d’aérer après  ta   douche,  Eric ! … J’aimerais bien que tu ouvres la fenêtre ! …

Le timbre de sa voix prodiguant ses conseils lui taraudait l’esprit, lui brûlait la cervelle. Il était obsédé par ce message écrasé dans sa paume suintante de colère. Il le cueillit, le déplia rageusement, le lut plusieurs fois, en chercha la signification. En vain. Jusqu’au flash, l’éclair, l’idée lumineuse, et le possible rapprochement, enfin, décrypté et compris :

– Saint- Nicolas! … Samedi! … Mais… C’est comme Gérald ! … C’est pour la Bretagne ! …

Eric demeura hébété quelques secondes par la révélation. Alors il quitta la salle d’eau, entra en trombe dans sa chambre, s’allongea sur le lit, terrassé cette fois par le désespoir. Les larmes aux yeux, il cria de toutes ses forces :

– J’irai pas en Bretagne ! …

Et se sachant seul, il ne se contint plus, pleura vraiment, sans retenue. Comme à l’accoutumée, il n’aurait pas à se cacher de sa mère quand le trop plein des larmes d’amertume débordait, oh ! Pas fréquemment, il jouait trop la fierté, il se voulait plus fort que les garçons de son âge. Il resta ainsi pas mal de minutes, dans un état semi-comateux. Le temps passa, il se calma.

Plus tard, Eric eut une envie de lumière, alluma la lampe du chevet : son regard se porta sur le livre de Gérald. Alors, sans le décider vraiment, il le prit, l’ouvrit : il poursuivit sa lecture là où il l’avait laissée tout à l’heure.

L’Ankou se déplace en char ( Karrik ou Karriguel ann Ankou ) qui ressemble aux  charrettes dans lesquelles  on transportait autrefois les morts. Deux chevaux y sont attelés, en flèche et celui de devant, maigre et efflanqué, a du mal à tenir sur ses jambes alors que celui qui porte le limon est gras, a le poil luisant et est franc du collier.  Debout dans sa charrette, l’Ankou est escorté de deux compagnons cheminant à pied : l’un conduit le cheval de tête par 1es brides alors que l’autre a pour mission d’ouvrir 1es barrières des champs ou des cours ainsi que les portes des maisons. Et c’est lui  qui empilera dans la charrette les morts fauchés par l’Ankou.

 

– Papa aussi, il est parti dans la charrette ?

Eric s’effondra de plus belle, l’idée de la mort de son père lui était insupportable : il geignit, jeta contre le mur le livre de Gérald pour mieux serrer les poings dans sa colère et sa souffrance. La léthargie dura, incontrôlable

, statufiée, transforma en sel la petite boule de nerf larmoyante d’eau.

Soudain il eut la force de se lever, comme poussé par une émotion mystérieuse, intériorisée:  attrait pour cet étrange Ankou de personnage capable de côtoyer les morts ! S’il existait vraiment ?

L’Ankou pourrait me conduire à mon père ! …

Cette idée invraisemblable, si saugrenue qu’elle fût, s’inséra dans chacune des fibres de son être, eut pour effet immédiat de tout à fait le calmer, le poussa vers le livre écorné par la violence de la chute – que dirait son voisin ? – Il n’en avait cure, absorbé à trouver le passage de sa lecture perdu par suite de son violent mouvement d’humeur. La recherche achevée, au bon endroit il reprit sa lecture :

 

 LE CHAR DE LA MORT

 

C’était un soir, en juin,  un beau soir de début d’été où les paysans laissent les chevaux dans les prés toute 1a nuit. C’est ce que fit un jeune homme de Tézélan, qui s’en revenait chez lui, l’humeur joyeuse, après avoir déposé ses chevaux dans le pré près du bois :  il marchait en sifflotant comme un pinson par cette nuit de pleine lune, lorsqu’il entendit venir à lui, par le même chemin, une charrette qui bruissait et cahotait cahin caha sur les mottes de terre asséchées par le début des chaleurs estivales. Dans son for intérieur il ne douta pas que ce ne fût karriguel ann Ankou ( la charrette de l’Ankou), du moins il l’espérait !

– C’est mon jour de chance, enfin, depuis le temps que je voulais la voir de mes propres yeux, cette brouette de la mort dont on parle tant !

Et il se jeta dans le fossé pour se cacher derrière un bosquet de noisetiers duquel i1 pourrait voir incognito la charrette qui approchait. Soudain il la vit déboucher après le virage du sentier, tirée par deux chevaux blancs en enfilade.  Les deux hommes qui l’accompagnaient portaient tous deux des vêtements noirs et  étaient coiffés de grands et larges chapeaux en feutre. Celui qui conduisait le cheval de tête le tenait par la bride pendant que le second se tenait debout à l’avant du char.

Lorsque la charrette arriva en face des noisetiers où il était dissimulé, le jeune homme entendit l’essieu craquer d’un coup sec.

– Arrêtons-nous, dit l’homme perché sur la charrette à l’autre qui marchait à côté des chevaux. La cheville de 1’essieu vient de casser, et il te faut aller couper  une tige neuve si nous voulons continuer. Vois, là-bas, ce bosquet de noisetiers qui fera bien l’affaire !

Quand il vit le commis arrêter les chevaux et se diriger vers le bosquet, le  jeune  homme, qui déplorait  maintenant son extrême curiosité, pensa qu’il était perdu !

Mais rien ne se produisit. Il vit avec angoisse le charretier couper une branche, la tailler et l’introduire dans l’essieu. Puis son cœur palpita  quand les chevaux se remirent en marche.

– J’ai réussi ! L’Ankou, j’ai pu le voir ! Et il ne m’a rien fait !

            Et il rentra chez lui, le cœur battant de sa grande émotion.

Ce ne fut que le lendemain matin qu’une vilaine fièvre le prit : on l’enterra le jour d’après !

 

Eric essuya une larme qui avait atteint son menton. Pleurs du désespoir d’une impossible Quête à concrétiser, les douze travaux d’Hercule concentrés en un seul, le calice d’un Graal à boire jusqu’à la lie : il pleurait  de ces incertitudes d’enfants, quand l’histoire paraît incompréhensible, ou quand elle le bouleversait,  l’effrayait, dépassait son jugement, son entendement de jeune tout juste né, qui devait affronter la Mort, déjà !

Eric se sentait attiré par le mystère de l’Ankou qui côtoyait les morts :

– Un jour, moi aussi tu m’emporteras dans ta charrette, comme le jeune homme de Tézélan, mais je ne pleurerai pas, car je sais que grâce à toi, Ankou, j’irai jusqu’aux enfers pour retrouver mon père !

Eric frissonna à cette pensée.

Il recouvrait ses facultés, fort d’illusions qui, paradoxe, le plongèrent dans la réalité de l’appartement : Il se leva, se hâta de joindre la salle de bain – sitôt le seuil franchi, il se remémorait les paroles de sa mère, elle ne manquait jamais de marquer sa  présence par  de multiples conseils – il alla ouvrir la fenêtre en grand. Sa mère, ce matin, n’était déjà plus là – hélas, il regrettait de ne pas s’être levé lorsqu’il l’avait entendue qui se préparait au travail – pour mener à terme la  conversation  de  la  veille, jusqu’à épuisement des arguments. Eric éclata de dépit :

– Pourquoi as-tu changé d’avis, maman ?

Il sentit de nouveau quelque chose lui brûler le creux de la main, réalisa qu’il avait gardé tout ce temps le post- it, le froissa en une boule pour s’en débarrasser et voulut actionner le couvercle de la poubelle. Il appuya sur la pédale d’un mouvement si brusque que le contenu se répandit sur le sol.

– Il ne manquait plus que ça ! … C’est toujours pareil, on décide ensemble et maman n’en fait qu’à sa tête ! …

Et de nouveau  la  colère qui montait, en fureur ; Eric était tel un animal blessé et pris au piège, et qui, sentant l’approche de sa mort, se révolte contre ses agresseurs.  Incapable   de  se maîtriser,  il balança la poubelle au fond de  la salle de bain d’un grand coup de pied de footballeur, pour se soulager par des exactions intempestives qui, si elles n’arrangeaient pas la situation procuraient à celui qui les commettait un bien fou, sûrement. Fallait-il qu’il se calme,  pourtant, par ce genre de débordement ? Eric sut la réponse :

– Non ! …  Pas vraiment ! …

I1  en  avait  pleinement  conscience,  alors,  pour se conforter  et  éviter d’autres bêtises, il fit couler l’eau froide au lavabo, se mouilla la tête sous le robinet. Mais il se leva d’un bond, s’écria en s’ébrouant comme un jeune chien après une inattendue baignade :

– Non, non et non ! … Je n’irai pas ! … D’ailleurs, je me sauverai en arrivant ! …

L’eau froide lui fit quand même du bien, lui offrit l’apaisement des sens propices à une autre réflexion, à un mode de fonctionnement différent. Il se sécha la tête  avec une vaste serviette, consciencieusement.

Onze ans et demi,  petit pour son âge,  à peine un mètre trente, court  sur  pattes  et la frimousse pleine de taches  de  rousseur, Eric était un vrai Poil de Carotte .

– Comment je m’habille ? D’habitude, maman me les prépare, mes vêtements.  Elle  a  dû  oublier le réveil ce matin ! … Il faut toujours que je me débrouille tout seul !

I1 enfila  un  pull récupéré  sous la baignoire, celui qu’il avait sali hier en mangeant une crème au chocolat. Elle  avait  crié  tant et tant qu’il lui concéda de le mettre au linge sale.

– Encore la  lessive à faire ! …

Il sortit son short bleu du coffre en osier, pas celui du linge sale, celui où elle rangerait le linge défroissé au fer à vapeur – il se considérait incapable d’assumer le repassage, à son âge, elle le lui avait maintes fois demandé, elle n’eut jamais gain de cause ! – 1’enfila prestement. Les sandalettes bouclées, il serait fin prêt :

– Et puis,  je ne sais pas les faire, moi, les valises!

Le message du post- it poursuivait son ravage dans son esprit torturé. Il étouffait ici, il éprouvait le besoin de changer d’air. Avant de sortir, il fut tenté de suivre, encore, les conseils de sa mère, elle l’obligeait à tenir la maison, à y mettre de l’ordre, chaque fois il râlait, il le lui faisait savoir :

– C’est toujours pareil ! … C’est toujours moi qui range !

– Tu en as, du temps, dans la journée ! … Pendant les vacances, Eric, tu peux bien m’aider, tu n’as que cela à faire ! …

I1 se pencha pour mettre en place la poubelle bousculée, cabossée par la violence du choc, mais se ravisa :

– Je ferai le ménage en rentrant ! …

Eric quitta la salle de bain dans l’état, se rendit au salon pour récupérer le trousseau de clés. Il se souvint qu’il l’avait balancé la veille, sous le coup de la colère, lorsque sa mère lui avait annoncé qu’elle ne pourrait pas le garder ce mois de juillet, qu’elle devrait rester à l’usine car une de ses collègues, celle qui aurait dû assurer la permanence des congés de juillet, était tombée malade :

– Un mois d’arrêt, Eric ! … I1 fallait quelqu’un ! … Et puis, tu comprends, financièrement, c’est intéressant  ! … Et quand le chef m’a demandé, pour le remplacement, j’ai

– Mais tu avais promis, maman ! … Tu avais promis ! …

Eric visualisait avec précision les moments forts de cette terrible confrontation, pénible scène vécue la veille par tous les deux, les larmes aux yeux : il s’était levé d’un bond du fauteuil, avait jeté les clés avec violence, elles avaient atterri sous le divan, et i1 s’était réfugié dans sa chambre, pour ne plus l’entendre répéter les mêmes discours, à chaque fois, que ça allait mal, qu’elle ne pouvait pas faire autrement, qu’il fallait bien qu’elle gagne leur vie :

– Et puis tu devrais le comprendre, Eric, que ce n’est pas facile d’élever un enfant quand on est seul ! …

Et elle avait pleuré, elle aussi, quasi une heure, assise à l’angle de la table, dans la cuisine, coincée entre la desserte à légumes et la gazinière.

Eric s’agenouilla au pied du divan, et, comme cela ne suffisait pas, s’étendit de tout son long sur le carrelage. Il ne put qu’effleurer la clé la plus grande, se contorsionna de plus belle, et se releva enfin, triomphant, après quelques tentatives infructueuses pour agripper le trousseau qu’il leva au- dessus de sa tête comme un trophée.

Mais son triomphe fut éphémère, la scène atroce d’hier continuait de défiler, de s’imposer dans sa mémoire. Ce n’est qu’après qu’elle était venue le rejoindre dans la chambre pour le réconforter : elle s’était assise sur son lit, s’était penchée vers lui, se voulant douce, rassurante et conciliante. Elle désirait le câliner, mais il s’était bouché les oreilles, n’avait accepté aucun conciliabule, ne lui avait fait aucune concession, s’était contenté de répéter sa litanie :

– Je n’irai pas à Ploumilliau ! … Je n’irai pas à Ploumilliau.  Je n’aime pas les colos ! …

En aurait-il pour la journée à évacuer le stress de ce mauvais mélodrame qui s’était joué d’eux, s’était immiscé dans leur vie privée, s’était à jamais gravé dans leur mémoire ? Comme elle avait dû être traumatisée, elle aussi ! Horrible veillée, pour elle et pour  lui !

Sans qu’ il en eut prit de suite conscience, i1 se retrouva dehors.

I1 déambulerait toute la journée, parcourant les mêmes rues, la force de l’habitude, et qu’il ne regarderait plus. Il ne saurait ni quoi y faire, ni quoi y voir, ni qu’en dire. Vers quinze heures, la chaleur deviendrait pesante, l’orage ne manquerait pas d’éclater d’ici le soir.

Sur le chemin du retour, après la pluie de dix-sept heures qui était tombée comme prévue, il eut à éviter les pièges des flaques d’eau, trouva ainsi matière à lucidité, comme un point culminant à toutes les heures de réflexion passées en solitaire, à déambuler dans Rethel, chef-lieu de canton, sous-préfecture de moins de huit mille habitants, bourgade de province dont on faisait le tour aisément, même à onze, douze ans, même en flânant.

– C’est bien beau de vouloir rester avec maman ! … Et si elle doit travailler tout le temps ! … Je ne manquerai pas de m’ennuyer à Rethel au mois de juillet ! …  A longueur de journées ! …

I1 frappa du pied à la manière d’un footballeur, comme le matin contre la poubelle, dans une boite de conserve oubliée par le ramassage des ordures ménagères. L’évocation de son geste matinal lui fit presser le pas, il devait absolument  arriver avant sa mère à la maison pour y remettre de l’ordre. Il s’attela à la tâche, mais le ménage ne lui enleva pas le fil de ses idées, ses préoccupations immédiates, son discours étaient en train de changer, la teneur des arguments évoluait :

– Après tout ! … Ploumilliau ! … C’est peut-être bien ! … Et ici, en juillet, je n’aurai pas de copain.

L’ouvrage ménagé achevé, Eric s’installa, assis en tailleur, sur la moquette du salon. Il fut tenté d’allumer la télévision – rien d’intéressant en cette période estivale – se ravisa :

– Et puis, s’ils m’embêtent trop, je leur en ferai baver. A tous ! … Foi d’Eric, promis, juré ! …

Et quand la cloche de l’église sonna les dix-huit coups marquant l’heure du retour de sa mère après sa journée de travail, elle le trouva ainsi, qui fredonnait entre ses dents :

– Foi d’Eric ! … Promis, juré ! … Je leur en ferai baver ! …

– Foi d’Eric !…  Promis, juré ! … Je leur en ferai baver ! …

 

C’est ainsi qu’Eric, trois jours plus tard, arpentait le parvis de l’église Saint-Nicolas. Autour de lui, des parents et des enfants amassés pour le départ à Ploumilliau.

– Il y a du monde ! …

Aucun visage connu, sinon celui d’un abbé, le plus jeune du diocèse de Rethel, Jean- Pol, qu’il avait eu l’occasion de côtoyer quelquefois au catéchisme, lorsqu’il avait la volonté d’y assister. Il salua sa mère, lui adressant la parole. A lui, il se contenta de serrer la main.

La place Saint-Nicolas, si calme d’ordinaire, qu’il avait coutume de traverser – un vrai désert – durant ses périples quotidiens, ses pérégrinations hebdomadaires, lui parut méconnaissable. Deux autocars étaient déjà là, rangés l’un derrière l’autre le long du parvis, coffres ouverts, moteurs coupés. Les chauffeurs, ils étaient quatre, attendaient l’ordre de chargement des valises du responsable de l’association organisatrice. Eric sentait une boule lui monter à la gorge, sans aucun doute l’angoisse.

– Maman, dans lequel dois-je monter ?

– Attends, Eric, je vais me renseigner ! … En attendant, va poser ton sac et ta valise sur les marches du parvis, et surveille qu’on ne te les embarque pas ! … Il ne manquerait plus que ça, qu’on égare les valises ! …

Elle avait le chic pour le rassurer, pensa-t-il, lui qui se laissait facilement gagner par la panique dès qu’il se trouvait au sein d’une foule. il s’y sentait perdu, solitaire, délaissé, réellement. Surtout qu’il avait fait le constat tout à l’heure     qu’il ne connaissait personne, pas le moindre gamin de sa classe ou de son école !

Ce n’est que lorsqu’il entrevit le visage familier de la maman de Gérald, qu’il croisait dans son quartier, qu’il fit le rapprochement : Gérald aussi serait du voyage, et sans conteste à Ploumilliau ! Mais il ne le vit pas d’entre les figures anonymes. Une image s’imposa, celle du livre, celle de l’Ankou !

Tout se précipita dans sa tête, il oubliait les idées de ce long et ennuyeux mercredi où, découragé, il avait eu un aperçu de ce qui l’attendrait s’il devait rester les deux mois sans personne avec qui jouer, discuter ou courir. L’idée, la seule qui le préoccupa ces trois derniers jours, était contenue en un seul mot, aux confins de chaque lettre de ce mot : l’Ankou !

Et il savait à présent pourquoi il n’avait pas insisté pour défendre sa position, devant sa mère, de rester à Rethel en sa compagnie, pourquoi il s’était plié si vite à la décision unilatérale de l’envoyer en colonie. Plus que jamais il comprenait la mollesse de sa défense :

– Et puis, si je reste à Rethel, à passer  mes journées dans les rues, je ne risque pas de rencontrer l’Ankou ! … Qui m’aidera à trouver mon père ? Non merci ! Cela ne me dit plus rien maintenant, de rester ici ! J’irai à Ploumilliau !

Il n’avait pas attendu que sa mère se repose de son trajet, de l’usine au domicile, soit un kilomètre deux-cent cinquante, ou deux mille cinq-cent sept de ses pas à lui, comme il eut le courage et la patience de le vérifier un jour où il ne savait que faire d’autre, avait cessé de fredonner sa drôle de chanson, s’était précipité à son cou :

– Maman, j’ai bien réfléchi ! … Tu as raison : Je serai bien mieux à la colo qu’à la maison ! … Tout seul tout le mois de juillet, je ne pourrai pas.

Un coup de téléphone sur-le-champ, et il avait été inscrit sur une liste d’attente : les quatre-vingts places de juillet étaient retenues, et la secrétaire avait dit qu’elle attendait la confirmation d’un désistement, qu’elle les contacterait dès qu’elle en saurait plus.

C’est sa mère qui se précipita pour rappeler le lendemain, elle en eut de suite la confirmation, une place se libérait, pour Eric, c’était d’accord !

Eric observa les mouvements de sa mère  dans la foule. Elle venait d’avoir un entretien avec un responsable, elle se frayait un chemin pour récupérer le sac et la valise et les approcher du second autocar, c’est dans celui-là qu’il ferait le voyage jusqu’à Ploumilliau.

– Le directeur va faire l’appel ! … Tu auras bientôt ton moniteur ! … Et puis, en cas de besoin, tu pourras t’adresser à l’abbé, tu le connais un peu, c’est Jean- Pol, tu peux lui faire confiance ! …

Elle ne put empêcher ses yeux de se mouiller, ouvrant comme une brèche dans ce qui lui semblait être une carapace indestructible : vite, il s’y engouffra, pour la forme, pour avoir l’air naturel, bien qu’au fond de lui-même il savait maintenant qu’il n’en pensait pas un traître mot :

– Je ne veux plus partir, maman ! … Et je veux rester près de toi ! … Car je te promets que je ne me plaindrai plus, parce que tu es au travail ! … Dis, maman, je peux  rester ? Je peux rester, dis maman ?

– Tu n’es pas raisonnable, Eric, tu changes toujours d’avis au dernier moment !

Elle était partie dès sa montée dans le car, à l’appel de son nom, inflexible malgré les larmes. malgré les supplications, sans oublier de dire :

– Tu m’écriras, Eric ? Surtout, n’oublie pas de m’écrire ! Et puis, sois gentil, ne fais pas le fou, écoute ton moniteur !

Elle ne sut pas qu’il lui avait joué la comédie.

Eric était resté immobile les deux heures durant lesquelles le car avait parcouru bien des kilomètres, et qui lui firent penser à son père, ce père tant de fois évoqué, mais jamais rencontré, toujours invoqué.

– Peut-être que ce car me conduit vers toi ! … Si je savais où tu étais !…

II pensait aux réponses évasives de sa mère après chacun de ses questionnements, depuis sa plus tendre enfance, aux hésitations et aux embarras, et à cette mine gênée, combien de fois remarquée, qu’elle ne manquait pas de prendre :

– Ton père ? Il n’est plus là, ton père ! … Il nous a quittés.

Combien de scénarii inventés, combien de connotations données, reprises, échafaudées et effacées en un seul trait à ce mot « quitter»

A présent, comme à chaque fois qu’il avait du chagrin, il s’inventait ce père avec lequel la discussion était si riche, si directe et si franche, et si facile à mettre en œuvre.

– Tu sais, papa, je viens te rejoindre ! … A Rethel, je ne savais pas où te chercher, mais demain, je serai en Bretagne ! … Comme le jeune homme de Tézélan, dans le livre de Gérald, je serai courageux, j’irai à la rencontre de l’Ankou !

Eric plongea la main dans sa poche, en tira un morceau de papier :

– Je ne suis pas très brave à l’école, papa, cependant j’ai regardé dans le dictionnaire  où se trouvait Ploumilliau, et je l’ai écrit sur un papier !

Il le déplia, fit semblant de le tendre à son père, en même temps que ses lèvres murmuraient :

– Tiens, papa ! …

– Tu veux que je te lise ce papier ?

La voix lui fit reprendre ses esprits et le plongea dans la réalité de l’autocar grâce auquel, il en avait la certitude, il trouverait son père :

– Tu veux que je te le lise ? insistait la voix.

II acquiesça d’un signe de tête. Alors, le moniteur qui était assis à ses côtés lui en fit la lecture, d’une voix douce comme s’excusant d’avoir interrompu son rêve :

 

PLOUMILLIAU : Commune des Côtes du Nord, Côtes d’Armor à présent, près de Lannion, dans le Département dont le numéro minéralogique est le 22.

 

– C’est bien de t’intéresser au milieu d’accueil, reprit la voix, mais tu ne parles pas beaucoup ! … Tu ne connais personne dans ce car ? Comment t’appelles-tu ?

Eric ne répondit à aucune de ces questions, tourna la tête pour voir défiler le paysage à travers la vitre ; il s’appuya vers l’arrière, contre le dossier, faisant mine de  vouloir dormir.

– Comme ça,  i1 me laissera tranquille, celui-là ! se dit-il tout bas. Et puis, papa, tu sais, je suis prêt à leur en faire baver, à tous ceux qui veulent m’embêter !

Et il fredonna de nouveau le refrain qui lui trottait dans la tête il y a quelques jours :

– Foi d’Eric ! … Promis, juré ! … Je leur en ferai baver ! …

– Foi d’Eric !…  Promis, juré ! … Je leur en ferai baver ! …

Puis Eric s’endormit.

 

 

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