Les Poèmes en Tête

18,00

Les Poèmes en Tête est un roman à tiroir : le narrateur écrit et dit qu’il écrit au jour le jour. Tranche de vie des années 1990, chroniques au quotidien d’un auteur au travail.

Mais l’autre tranche de vie est rétrospective, est celle d’un poète des années 1970 qui s’interroge sur sa boulimie de production. Pourquoi tant de poèmes en quatre ou cinq ans ? Pour quel manque et pour qui ? « Chronique au quotidien d’un poète ordinaire » comme sous- titre.

Le lecteur trouvera dans ce roman Les Poèmes en tête , qui doit beaucoup au nouveau roman, la passion de l’écriture et de la poésie, l’intérêt pour la littérature, les arts et pour la pratique de la musique. Une galerie de portraits qui défilent au rythme du temps du héros.

La vie quotidienne et toutes ses préoccupations familiales enrichissent l’écriture, ainsi que le rendu de la vie d’enseignants, thème récurent pour le romancier au travail des années 1990, et le rendu de la vie d’étudiant pour le poète des années 1970.

Largement autobiographique, ce roman est aussi une des clés pour comprendre l’ensemble de l’œuvre poétique de Yves Saget.

Description

Les Poèmes en Tête

 

Chapitre 1: LES MANUSCRITS RETROUVES

 

– Je les ai retrouvés au grenier, mes manuscrits, hier, par hasard !
– Ah oui ? Et que veux-tu en faire ?
Yves ne répondit pas. Marie-Annick, qui avait préparé les affaires des petites, les menait au lit, au second étage. Hélène et Marion avaient aussi choisi les leurs : une poupée Barbie chacune, et les petits laits qu’elles buvaient à la paille avant de s’endormir.
Chaque soir, les parents jouaient les conteurs, les lecteurs, et l’une ou l’autre ne manquait pas, avant de s’engager dans l’escalier, de tendre le livre choisi pour la séance parmi les nombreuses publications fournies par l’intermédiaire de l’école maternelle ou empruntées à la bibliothèque municipale.
Yves se retrouva seul, confortablement installé au salon‚ allongé sur le divan, la tête maintenue par un coussin et les pieds sur l’accoudoir ; il resta ainsi un quart d’heure à se relaxer comme il aimait à le faire chaque fois qu’il sortait du collège. Besoin de décompresser. Elle et les filles étaient à peine dans les chambres qu’il se leva pourtant, se dirigea vers la pièce adjacente qui servait de bureau, y alluma la lampe.
– Où les ai-je posés ? Oh ! Oui, ils sont là-haut ! …
Sur la pointe des pieds, il parvint à agripper les deux classeurs, les deux cahiers et le carnet, se précipita au salon. Ce soir, il n’éprouvait aucune envie de peindre. Il avait regardé d’un oeil distrait le film américain de ce dimanche, à vingt heures quarante, sur TF1, l’esprit hanté par les manuscrits.
A présent, devant lui sur la table, ces cinq reliques poussiéreuses : une décennie de poèmes ! Il feuilleta avec fébrilité les deux cahiers de deux cents pages de marque Saint-Louis à petits carreaux, le carnet qui avait perdu sa couverture et les deux classeurs noirs qui possédaient un système à pince.
La télévision continuait à déverser des images inutiles que Yves ne captait plus, concentré sur les précieux documents. A peine eut-il conscience, à l’étage, des mouvements : les filles avaient du mal à trouver le sommeil.
L’un des classeurs débordait littéralement, la pince étroite ne serrait plus les feuilles trop nombreuses : deux cents ? Trois cents ? Et ce gros cahier gris à souches numérotées ?
– Oh ! Un carnet de facturation. J’en ai détourné la fonction pour en faire mon manuscrit.
Yves se parlait à lui-même à mi-voix et il en avait pleine conscience.
Il laissa défiler entre ses doigts les feuilles du gros carnet, lut la table des matières, deux cent trente-sept pages, cent vingt-quatre poèmes, des ratures, des corrections au stylo bleu, parfois en rouge, tous les poèmes datés en bas de la feuille.
– C’est vrai, et j’y indiquais aussi les lieux de création.
Yves fut surpris par le début du manuscrit : aucune date pour les deux premiers poèmes classés sous une rubrique  » Premiers vers « .
– Je fréquentais le collège, en cinquième, à Verzy ?
Yves poursuivait les investigations, fouillait sa mémoire :
– Je devais avoir douze, treize ans, je suis né en 1953, donc, ça devait être durant l’année scolaire 1966-1967 !
Tout semblait calme à présent à l’étage, les filles dormaient, Marie- Annick aussi. Chacun irait le lendemain à son école, les enfants à la maternelle, elle au lycée professionnelle où elle enseignait dans des classes de CAP et de BEP, et lui rejoindrait le collège où il professait en cinquième et en troisième.
– J’ai trente-huit ans et je n’ai jamais quitté l’école ! Et je compte en années scolaires…
Des dates défilaient à mesure qu’il tournait les pages, les deux poèmes suivants avaient été écrits en 1970, à dix-sept ans, il quittait le collège, entrait interne au lycée Clemenceau, à Reims. Il n’avait pas de souvenir d’autres poèmes composés à cette époque que ces deux pièces, une « commande » d’un ami qui voulait plaire à une camarade de classe !
– Mon sac d’école est-il prêt pour demain ? Oui, c’est vrai, depuis ce matin !
Yves se leva, éteignit le poste de télévision, le fond sonore le dérangeait dans ses réflexions.
Tout avait vraiment commencé le 13 novembre 1974. Etudiant en deuxième année de lettres modernes à la fac de Reims, Yves avait été hanté par les démons de la création poétique.
– Combien de poèmes commis, en combien de temps ? s’enquit-il.
Yves prit le manuscrit pour noter la date et le numéro du dernier poème :

14 décembre 1976, poème 124.

Il calcula de tête vingt-cinq mois, sept cent soixante jours d’écriture, soit une moyenne d’un poème tous les six jours !
Par curiosité et avec le souci de vérifier ses calculs, il tourna les pages, repéra les dates. Pas huit jours sans nouvelle pièce produite !
– Eh bien, je ne chômais pas à cette époque !
Songeur face à ces considérations arithmétiques, il éloigna le manuscrit gris de « facturation » et posa les yeux, puis les mains, sur les deux autres cahiers. Il ouvrit le premier à la page de garde :

« Qu’en dire ? Poésies 1977-1979 »

Cent six autres poèmes ! Yves posa le recueil près du cendrier, en profita pour allumer une cigarette, se pencha sur le second cahier d’un vert plus tendre. Page de garde vierge, écriture à partir du onzième feuillet, mise au net d’un long poème épique de cinq cent quatre vers composé en mars 1977.
– C’est vrai, j’avais commencé à le retravailler quelques semaines plus tard, mais je n’ai jamais eu le temps de le finir.
Yves prit le carnet, un bloc Rodia déchiré en trois morceaux, l’inspecta pour se rassurer :
– Heureusement qu’il est complet, sinon… Les cahiers sur lesquels j’avais copié mes poèmes de jeunesse, ils sont passés Dieu sait où !
Yves traversa le bureau récupérer la calculette posée sur la cheminée, dans une assiette décorée qui servait de vide-poches. Il fit deux additions, celle du nombre de pages écrites, presque quatre cents en ces quatre années et celle du nombre de poèmes composés, deux cent trente au total… Il demeura perplexe, interloqué, ayant pleine conscience que l’écriture poétique avait occupé pas mal de ses soirées, de ses nuits même. Mais la moyenne d’un poème tous les trois jours durant quatre ans, ça lui paraissait effarant, effrayant, pour ne pas dire irréel et monstrueux : un vrai travail de forçat !
Yves se leva pour se dégourdir les jambes et aller boire un verre d’eau à la cuisine. Il faisait bon, ce soir, ce 16 mars, le week-end avait été ensoleillé, le beau temps revenait.
– Pourvu que ça dure, Dans deux mois nous pourrons sortir la planche à voile, aller pique-niquer à Bairon ou au lac des Vieilles-Forges. Cette pensée le fit sourire et il rajouta :
– Mais attention au pied!…
Il se remémorait le télescopage, avec Marie-Annick, à la plage du Grand-Travers, à Carnon et ce qui en avait suivi : deux semaines de chaise longue, bloqué au camping, un pied dans le plâtre…
– Heureusement que j’avais ma boite de peinture… En fin de compte, je n’ai pas perdu mon temps… Le projet pour l’exposition de Mailly-Champagne a bien avancé… Il faudra que je m’y remette bientôt, ça ne progresse pas vite en ce moment… Ce soir, j’aurais été tranquille pour peindre.
Malgré l’heure tardive, il aurait du mal à se lever le lendemain, Yves s’assit encore à la table pour feuilleter le dernier classeur, celui qui débordait de tous les poèmes mis au net, au jour le jour, tous mélangés !
– Il me faut trouver un moment demain pour trier tout ça! Mais c’est… le scénario ?
Au cours de la manutention, Yves avait fait tomber un paquet de feuilles papier-machine blanches, simples et, en les ramassant, découvrit parmi elles quelques copies doubles. Sa mémoire s’était activée, plus limpide du fait de la date repérée de suite en haut du troisième feuillet :

« Choix des poèmes à inclure dans le roman – 12 mai 1975 – »

Et son cœur s’était mis à battre la chamade …
Il redécouvrait le synopsis qu’il avait créé il y a quinze ans.
– Bientôt seize, dans quelques semaines! Il s’en fit la remarque.
Le premier tome devait comprendre une quinzaine de chapitres incluant douze poèmes, le second quatorze, avec un poème pour chacun, et le troisième devait comporter plus de poèmes, vingt-trois en dix-huit chapitres. Car il s’agissait en fait de raconter la vie d’un poète, ses cheminements à travers la création de ses propres oeuvres.
– C’est vrai, je n’y pensais plus … Et si je l’écrivais maintenant, ce roman ?
Yves se leva encore pour prendre un stylo et une feuille dans le tiroir du bureau, et son pas pressé trahissait la même émotion d’alors, une réminiscence de sa période si féconde : les vieux démons étaient là, bien présents, de nouveau ! En matière de préface, il coucha ces mots sur le papier :

Je porte en moi, profondément ancré depuis quinze ans ce projet d’écriture romanesque auquel je veux m’astreindre dès aujourd’hui. Ce roman, qui voit le jour maintenant, et que j’avais pensé écrire à vingt- deux ans, je veux en respecter l’idée directrice et la ligne générale. Même si je suis amené à refondre le découpage des chapitres, je garderai les trois parties que je pense intituler les années maillotinnes, les années rémoises et les années revinoises. Quant au choix des poèmes fait en 1975, je le respecterai. A trente-huit ans, je me sens d’âge mûr et je puis me permettre l’audacieuse curiosité d’interroger ma mémoire : j’ai l’envie très forte de retrouver ma petite cage estudiantine du quartier Croix Rouge, d’y continuer le travail jadis ébauché, sans doute à la hâte si j’en juge à l’écriture manuscrite dont la forme est grossière et peu lisible, d’analyser tant faire ce peut mon psychisme d’alors, aidé en cela par les poèmes choisis. Je redonnerai les dates, précieux jalons pour une mémoire défaillante, telles qu’elles ont été inscrites à chaque bas de page. Et même si les jours de la semaine, je ne puis les retrouver avec précision, quelle importance, pourvu que mon roman respecte les buts fixés naguère, montrant que le héros a puisé son inspiration dans son milieu social et dans son village, que ses poésies traduisent son caractère et ses motivations d’alors.
– Que son vécu, en quelque sorte, soit mon vécu ! Roman autobiographique ?… Mes Confessions ou mes Mémoires ? … Je ne changerai ni les lieux ni les prénoms : que ceux qui se reconnaîtront me pardonnent, car je les aime … »

Yves regarda sa montre. Vingt-trois heures, déjà! Il n’avait plus la notion du temps. Il fallait continuer vaille que vaille à cultiver la graine qu’il venait de semer sur-le-champ.

L’idée germait déjà à vingt-deux ans, à moi de la bichonner jusqu’à son éclosion. Ce livre est le projet d’alors que je souhaite mener à terme, ce à quoi je m’affaire dés à présent. »

Il reposa le stylo sur la table, se précipita au bureau pour la dernière fois et sortit du rayon le livre souhaité : Dictionnaire des citations françaises. Il écrivit, dans la foulée de la préface les citations que son esprit fumeux avait fait éclore par bribes au cours de ses pensées, qu’il insérerait dans le roman. Il compulsa l’ouvrage, recopia un extrait des Essais de Montaigne :

« C’est ici un livre de bonne foi, lecteur(…). Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que(…) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont eue de moi.(…) Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre. »

Puis Yves avait consulté d’autres pages du dictionnaire, trouva une citation des Confessions de Rousseau. L’accrocha par hasard cette phrase de Claudel, tirée des Mémoires improvisées, qu’il s’était empressé de noter :

« Rien ne me paraît plus faux que la maxime socratique : Connais-toi toi-même. Le vrai moyen de connaissance serait plutôt : oublie-toi toi-même. »

– Oui, c’est tout à fait cela que j’ai envie de dire ! … Ces citations iront très bien en exergue de mon roman. Eh ! bon, il me faut aussi celle de Rousseau …
Il la trouva très facilement :

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. »

– Se donner pour modèle Montaigne, Claudel ou Rousseau ne sera-t-il pas pris pour une preuve d’une trop grande présomption ? Moi qui n’ai jamais publié que deux misérables recueils de poèmes ?
Yves n’eut pas la volonté de tenter une réponse. Et une force mystérieuse l’attira encore au bureau, la dernière fois ! …
Yves prit une feuille de papier : il écrirait un poème.

SAIS-TU LA CHOSE ?

Enfin, depuis belle lurette que j’y songe, que je réfléchis, que je me démène les méninges, je l’ai repris, mon stylo, la peur au ventre, couché sur le dos dans mon lit, et j’ai écrit, comme çà, au hasard, un petit poème sans prétention, un petit poème en prose que tu lis en ce moment. Eh bien avant que de conclure, sais-tu si tu pourras aller jusqu’au bout ? Aller jusqu’où dans tes pensées inertes ? Depuis bientôt dix ans, une décennie, çà compte, une décennie, c’est long, tu n’as plus rien écrit, comme çà, en quête d’un je-ne-sais-quoi ! Et ce soir, dans ton lit, couché sur le dos, c’est arrivé, enfin, tu l’as pris, ton stylo ! Faut dire que la cause était belle, faut dire que la cause était noble :
– Pensez ! … Il écrit un roman ! …
– Un roman ?
-Oui, un roman ! … Et encore, un roman en trois tomes, avec des phrases et tout, et des poèmes, et des bons mots : le roman de sa vie ! …
– Oh là ! … Alors, si c’est sa vie, laissons-le cogiter ! …

Cogite-moi ton cœur
Cogite-moi ton âme
Et puis tes sentiments
Tes souvenirs si francs
Et quand tu trouveras
Viens me dire à l’oreille
Viens me dire tout bas
J’ai cogité ma vie
Et puis j’en ai fini ! …

Ce qui fut dit fut dit ! …

Et il inscrivit en bas de la feuille, comme il le faisait jadis, le lieu et la date de la création :

Charleville-Mézières. 16 mars 1991.

Il était temps d’aller dormir. Yves rassembla les feuilles, fit un seul tas avec les manuscrits, alla les ranger au bureau. Décidément, il avait redonné la parole à la poésie. Il éteignit les lampes et monta se coucher.

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